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Parce que je me suis jetée dans cet escalier comme dans les derniers 200m. Vite, la cour en trombe, la porte, la rue, courir, partir, droit devant, comme un sprint en crawl de fin de séance, le corps chaud et souple, à sentir les dernières cartouches d’énergie exploser en rafale, le corps et l’esprit lancés dans l’ultime défi entre l’épuisement et le dépassement…

 

Il y a l’agréable, le fascinant, le perturbant et le mystifiant. Sûrement aussi le surréalistement, combiné au tout.

L’agréable, ce sont ces cafés au soleil, bien a l’abri l’un et l’autre, protégés par une table, dans ces lieux et circonstances où il est si facile de tenir un rôle public et mondain. C’est le round d’observation, là où le cocasse se mêle à l’amusement, là où il est si facile d’éluder et de s’échapper.

 

Ne pas penser. Ne rien penser. Ne pas savoir. Ne pas penser. Ne pas se rappeler. Ne pas penser. Ne pas raisonner. Ne pas penser. Ne pas se remémorer. Ne pas penser. Ne pas réfléchir. Ne pas penser. Ne pas s’interroger. Ne pas penser. Ne pas gamberger. Ne pas penser. Ne pas cogiter. Et surtout, ne pas penser.

 

Le perturbant, c’est moi qui accepte finalement cette invitation à te suivre chez toi. Jamais je n’avais pris le risque de faire ça, à mettre sûrement sur le compte de cette aura si apaisante qui te nimbe… C’est aussi ces premiers moments, quand tu m’expliques tes voyages, tes projets de découvertes, et que tu me parles de chez moi, de ce petit bout de vase salée que j’aime plus que tout au monde… Et je n’ose pas te dire que je regrette presque que tu y ailles… Parce que ton travail va encore alimenter le flot de ces gens qui déjà harassent la beauté des marées et la quiétude des hérons cendrés… Parce que tu vas forcément aimer cet endroit, et que ton travail reflétera ce plaisir… Et suscitera le désir de découvrir chez les autres… Mais je m’en veux de mon égoïsme, je hais cet instinct de propriétaire, alors je l’enfouis et le tait honteusement…

 

Direction plein ouest, en rythme de croisière, sac calé, somptueuse musique lancée, mains bien au chaud au fond des poches, écharpe hermétique. (Ne pas penser.) En route pour une de ces balades urbaines que j’affectionne tant. Mais au bout de quelques centaines de mètres, hésitation… (Ne pas penser.) Au fait, je vais où ? Il est quelle heure ? (Ne pas penser.) Pas plein ouest, c’est au contraire sud-est que je suis attendue… Pieds ? (Ne pas penser.) Bus ? (Ne pas penser.) Les deux ? Les deux. Un peu perdue sous mon abribus, j’ai envie d’une terrasse chauffée et de solitude. (Ne pas penser.) Parce que même si je ne veux pas penser, il va bien falloir que je range tout ça avant de pouvoir affronter la soirée sociale qui s’annonce. (Ne pas penser, pas tout de suite…) Les bus s’enchaînent les uns derrière les autres, mais mon esprit n’arrive pas à se souvenir lequel va où, malgré un décryptage détaillé des plans… (Ne pas penser.) Les gens s’agitent, trépignent dans le froid. Alors je reste plantée là, avec mon envie de terrasse (Ne pas penser.) Un neurone arrive à s’échapper du carcan que j’impose à mon esprit depuis un bon moment, et je visualise enfin où j’ai envie d’être…

 

Vient ensuite le fascinant. Le fascinant, c’est ta main qui se tend vers moi. Et c’est surtout moi qui la prend, et qui l’accepte. C’est cette main ni chaude ni froide, pas si grande que ça, qui ne demande rien, qui n’impose ni ne propose. Juste une main, mise à disposition, une main amicale, un main apaisée et apaisante, une main sereine. Une main confiante. Une main souple, une main nue, une main partenaire, une main qui peu à peu entame un dialogue avec la mienne. Et il n’y a plus que ces deux mains qui se découvrent, se caressent, se palpent, s’appréhendent, se présentent l’une à l’autre, et je suis fascinée par ce ballet, comme si nos mains étaient en train de réussir là où nos paroles avaient échoué, établir le lien, et se racontent mutuellement le plaisir que l’une procure à l’autre, dans un ballet complice et presque joyeux… Le fascinant, c’est ta main qui s’enhardie chastement et doucement dans mon décolleté, sans pour autant se faire intrusive ni déplacée…   Le fascinant, c’est aussi ce moment où nous sommes debout l’un contre l’autre, le moment où nos 38 cm d’écart sont les plus déroutants, et où m’explose à la figure la prise de conscience de ce que je suis en train de faire, de ce que tu es en train de faire, de ce vers quoi nous allons. Et aussi l’acceptation du fait que je n’ai qu’une seule envie, c’est de fermer les yeux, m’enfouir en toi  et de laisser mes mains explorer tes 197 cm…


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