(2) Je remonte les escaliers les mains calées au fond des poches. Pieds nus dans les baskets, cul nu dans le jean’s, seins nus dans la veste zippée jusqu’au menton, cheveux mouillés. Un homme est en train de se déshabiller, et ses yeux s’exorbitent alors que mes seins jaillissent de la veste, et qu’il se rend compte que oui, à part pour l’essentiel, je viens de passer 15 minutes sur le trottoir à fumer une cigarette complètement nue.
(1) Comme une petite fille, j’aimerais qu’il me tienne la main pour me rassurer mais je n’ose même pas ne serait-ce que le frôler. Et puis, même si le ridicule ne tue pas, il humilie. Et si je n’ai certes rien contre l’humilité, je gère mal l’humiliation.
Nous déambulons, et il me fait les honneurs du lieu, le sourire en coin, la voix du GO faussement joviale. Je le sens attentif à mes réactions, désirs, répulsions, impulsions. Je suis encore plus terriblement intimidée que d’habitude. Je reste en retrait. J’observe surtout mes orteils. J’écoute. Je hume, je ferme les yeux, tentant de me plonger dans l’atmosphère du lieu. Il me regarde à la dérobée. Il a peur pour moi, il a peur pour lui. Et puis il a peur pour nous aussi, sûrement.
Nous déambulons benoîtement, amusés par la situation et l’ironie acide de ses commentaires fonctionnels. Une fois le tour complet du lieu effectué, nous tenant toujours très poliment à 10m l’un de l’autre, il se tourne vers moi. « Alors, tu veux faire quoi ? ».
(3) Nous sommes dans une embrasure, et ses épaules me masquent ce que lui regarde. Il me tient tendrement par la main, la pulpe de ses doigts jouant délicatement avec ma paume. Peu à peu, son corps passe l’angle, et le voilà happé à l’intérieur de la pièce. Sa main est restée en arrière, et à l’aveugle, elle m’invite, m’encourage, « viens avec moi Laura, viens avec nous, viens, n’aie pas peur ». Je reste sur le pas de la porte, accrochée à sa main, accrochée à cette main qui après une dernière caresse rejoint son propriétaire à l’intérieur.
Je reste sur le pas de la porte, les yeux baissés, le cœur à 400 à l’heure, sottement honteuse, terriblement sotte, sottement pétrifiée. Un corps se plaque alors contre mon dos, et une main totalement inconnue mais néanmoins très décidée s’enhardit sur une partie très privée de mon épiderme. Me retournant à demi, je la repousse sans même regarder le corps ou le visage auxquels elle appartient, poliment mais fermement. Mais le mal est fait, et ce mouvement de recul m’a en fait repoussée aux premières loges.
Mes yeux tombent d’abord sur Laurent, qui a récupéré ses deux mains, agenouillé entre les cuisses de la si belle Anne dont le parfum délicieusement lourd enveloppe toute l’assemblée. Quelqu’un ou quelqu’une l’embrasse voluptueusement tout en caressant sa peau satinée. A leurs côtés, appuyé sur un coude et un demi-sourire aux lèvres, Philippe me contemple, mi-moqueur mi-amusé. A son tour, il tend la main vers moi et m’invite, « viens Laura, viens ». Ses mots chuchotés me bercent, sa voix mesurée m’apaise, son regard me défie tout autant qu’il m’enrobe : il m’apprivoise. On se bouscule derrière moi, on me frôle, on s’enquiert. Ma voie de secours est bloquée. Je n’ai plus le choix que d’avancer ou de partir en bousculant tout le monde.
Mes yeux paniqués s’accrochent au regard de Philippe, à sa main tendue, à son sourire. Je m’élance alors vers lui comme on se noie. Blottie dans ses bras, sauvée des eaux, j’oublie tous ces autres, et le laisse m’immerger dans leur chaleur.
(2) Je pousse la porte seule, la tête haute et la morgue à la bouche, mais mon rythme cardiaque est en train de déclarer la guerre civile à l’ensemble de mon corps. Du haut de mes 159 centimètres, mes yeux toisent l’immense bar. Trop tôt ? Pas le bon soir ? L’assemblée est clairsemée comme on dit.
Je fais le tour de l’endroit. Personne dans le jacuzzi. Personne en environnement humide, personne en environnement sec, personne nulle part.
Un temps éternellement long plus tard, je suis toujours assise au bar, et je tente de battre le record du monde de lenteur de sirotage de coca.Diana Ross susurre et miaule en fond sonore. Les regards se dérobent, les conversations sont en huit clos. Je m’ennuie, terriblement. Mon corps crispé craque de partout. Et surtout, je me demande ce que je fais là au milieu de ces fantômes recroquevillés aux regards apeurés, fantôme parmi les fantômes, perdue, esseulée. Je liquide alors mon verre d’une paille rageuse mais surtout immensément déçue.
Mes yeux errent une dernière fois, et s’attardent sur mon immensément gironde voisine de comptoir. Ses yeux acceptent de croiser les miens et bientôt me sourient. Première lueur dans la pénombre. Je décide alors de me donner une dernière chance. J’arbore mon plus beau sourire. « Bonsoir ? ».