Mes amis ne sont pas mes amants. Mes amants deviennent rarement mes amis.
Avec le temps, mes amis sont de plus en plus jeunes, alors que j’ai tendance à choisir mes amants de plus en plus vieux. Peut-être parce que même si je n’arrive pas à grandir, inéluctablement, je vieillis. Des amants, des amis, des frères adoptifs aussi. Un nombre certain. Parce que j’aime décidément la compagnie des hommes, même à la verticale.
C’est donc à un frère de choix que je réponds, alors que ma montagne de to do vibre sous l’action du portable enfoui sous une pile de papiers raturés. Parcequandmêmequoim..de, certes je n’ai plus de temps pour rien ni personne d’autre que mon Tyrannique Ouvrage, mais je peux quand même pauser avec mon poto adoré au bout du fil. Une main professionnelle sur le clavier, certes, mais pauser quand même. Je décroche.
Quelques secondes plus tard, je suis en train de me liquéfier derrière mon bureau. « Tu as fait QUOI ??!! » Mon collègue avec lequel instinctivement ça ne colle pas, mon collègue qui a passé son entretien d’embauche les yeux rivés sur mes seins pourtant uniquement rehaussés d’un col roulé, mon collègue miteux et aigri, mon collègue auquel je dois faire face tous les jours, mon collègue et néanmoins subordonné lève donc son regard sournois d’un air interrogateur. Je tente de glisser dans mon fauteuil, et de cacher mon visage derrière mon petit 15″.
OMFG.
Mon visage brûle, mon coeur bat du tambour dans mes tympans, mes mains tremblent. Je me dis que j’ai mal compris. Que je n’ai pas compris ce que j’ai cru comprendre. Que c’est moi qui ai l’esprit mal placé, et que la frustration me monte aux neurones. Que je projette mes propres fantasmes sur ce pauvre garçon qui connaît certes une partie de ma vie parallèle mais absolument rien de mes rêveries inavouables…
L: Tu peux répéter?
J: j’ai passé la soirée d’hier dans un sauna libertin.
L: … Ok… Euh… Euh…
J: C’est inracontable. Extraordinaire, mais inracontable.
L. Mais tu y as été seul?
J: Non, avec Justine et un couple d’amis à elle que je ne connaissais pas. Très sympas!
L. …. Ok… Euh… Euh… Ok… Bon, tu m’excuses, juste là ça va être possible. Je te rappelle plus tard.
Je raccroche le rouge aux joues, les yeux rivés aux baskets. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que l’évidence s’impose. J’attrape le portable et les cigarettes abandonnées sur le bureau, et me précipite dans l’escalier. Je ne suis pas encore arrivée dans la cour que la clope est allumée d’une flamme fébrile et que de nouveau je braille dans le téléphone.
L: J, tu as fait QUOI?