Archives par catégories Swimming with ghosts

Je viens d’avoir 24 ans, il va sur ses 25. C’est un vieil ami de province d’Aurélie qui vient de monter lui aussi à la capitale. C’est en train de devenir un des miens, d’ami. Pas d’ambiguïté entre nous. Je les préfère plus grands et plus lourds, même s’il a cette délicieuse luciole qui batifole, tapie au creux de ses paupières orientales. Je ne suis tout simplement pas intéressée.

 

Il est arabe, il est de nationalité étrangère, il a fait son bac + 5 en France, et c’est pour ces trois raisons qu’il a tellement de mal à trouver du travail. De mon côté, je cherche un stage pour mon année de DESS. Nous nous retrouvons un soir, affublés de nos costume/tailleur. Nous avons tous deux planté nos entretiens. Je ne ferai pas de lobbying à Bruxelles, il ne fera pas d’import/export dans l’agro-alimentaire.

 

Nous buvons des verres et nous refaisons le monde. Nous montons des centaines de projets plus farfelus les unes que les autres. Nous rions beaucoup.

 

L’alcool aidant, j’en viens à évoquer cette idée qui commence à me trotter en tête depuis un moment sans que je n’ose vraiment me l’avouer à moi-même. Je lui parle de monter un bar un peu spécial, un bar où les gens seraient nus ou presque, et qui serait au centre d’une espèce de labyrinthe ponctué d’alcôves et autres niches. Je lui parle de pénombre et de frôlements, je lui parle de ne plus savoir ni qui ni quoi exactement. Je lui parle d’un havre de tolérance et d’insouciance. Je lui parle de se perdre sans pour autant se mettre en danger. Je me rends compte maintenant que je parle d’une sorte de Moon 10 ans avant d’y avoir jamais mis les pieds.

 

Il me taquine sur les indications à mettre en place pour que les clients finissent quand même par parvenir au bar et générer un peu de chiffre d’affaires. Il me dit que chez lui, au Maroc, ce genre d’endroit serait fermé avant même d’être ouvert à moins de donner des cartes de membres gracieux à toute la nomenklatura locale. Il me dit qu’il exige d’avoir sa table réservée tous les soirs.

 

Nous parlons du Maroc, nous parlons de politique, nous parlons de tolérance. Il sait qu’Aurélie préfère les femmes, et il ne sait pas trop comment me situer sur cet échiquier là. A vrai dire, moi non plus.